Avec près de 98 % de la population mondiale couverte par les réseaux mobiles et 8 personnes sur 10 possédant un téléphone portable, les technologies de diffusion basées sur le réseau — diffusion cellulaire et SMS géolocalisés — restent les canaux les plus fiables et efficaces pour transmettre rapidement des alertes d'urgence à grande échelle. Pourtant, des obstacles importants subsistent :
Dans de nombreux pays et territoires, mettre en place des systèmes d’alerte précoce compatibles avec les téléphones mobiles demande du temps, des financements et une expertise technique pour être pleinement opérationnels.
Même lorsque ces solutions sont déployées et renforcent considérablement la résilience nationale, un écart persiste : la connectivité reste inégale selon les territoires et certaines populations ne possèdent tout simplement pas de téléphone mobile.
Dans cet article, nous nous intéressons aux 2 % à 15 % restants de la population. Pour ne laisser personne de côté, il faut adapter les canaux de diffusion à la réalité de chaque communauté.
Dans une récente publication de la FICR, les recommandations pour co-concevoir des systèmes capables d’atteindre les populations du "dernier kilomètre" s'articulent autour de trois principes fondamentaux : inclusion, accessibilité et opérationnalité. En ce qui concerne la diffusion des alertes, deux étapes critiques sont identifiées :
1. Concevoir des alertes claires et inclusives
Il s’agit de produire des instructions claires, simples et fiables, formulées dans la langue locale. L’IA joue un rôle déterminant dans cette évolution. Les fonctionnalités d’assistance par IA permettent aux autorités émettrices de décrire une situation de manière simple et de recevoir une première version du message, générée à partir de données historiques. Les alertes peuvent ensuite être automatiquement traduites en dialectes locaux et transformées en messages vocaux, afin de toucher l’ensemble de la population, indépendamment des compétences en lecture ou de la langue parlée.
2. Adopter une approche multicanale
La redondance est la clé de l’inclusivité. En tant qu’experts en alertes publiques, nous recommandons d’intégrer des canaux de communication du dernier kilomètre dans l’écosystème national d’alerte. En combinant des approches « analogiques » à une architecture numérique et polyvalente, nous pouvons toucher les populations là où elles se trouvent.
Si les supports varient d’un pays à l’autre, certains canaux encore trop souvent sous-estimés peuvent s’avérer décisifs en situation de crise :
1. Les SMS, emails et appels sur inscription volontaireQu’un pays dispose ou non de la diffusion cellulaire, les systèmes d’alerte sur inscription volontaire apportent des bénéfices complémentaires essentiels. Ils permettent aux citoyens d’enregistrer des points d’intérêt tels que leur domicile principal ou secondaire, l’école de leurs enfants ou le logement d’un proche âgé résidant dans une autre région. Le ciblage par adresse permet une approche réellement centrée sur les personnes. Chacun peut ainsi recevoir des alertes lorsqu’une menace concerne une zone qui lui importe, indépendamment de sa localisation à un instant donné. Ce modèle respecte les différences culturelles, les structures familiales et les préférences individuelles de communication, tout en garantissant que les bonnes personnes reçoivent la bonne information au bon moment. Pour les populations illétrées, ces systèmes peuvent également s’appuyer sur des appels vocaux localisés. Un serveur vocal interactif (IVR) appelle automatiquement les abonnés situés dans la zone d’alerte et leur diffuse un message vocal, en complément ou en alternative aux SMS.
La technologie ne suffit pas à elle seule. La capacité à s’appuyer sur des relais locaux de confiance est déterminante pour atteindre les populations dépourvues téléphone mobile ou sans connectivité fiable. Les brigades communautaires et les agents locaux de résilience jouent un rôle clé en partageant des observations en temps réel, en validant les seuils d’alerte et en assurant la diffusion des alertes jusqu'au "dernier kilomètre" lorsque les infrastructures font défaut. Au Bangladesh, par exemple, ces agents sont des volontaires étroitement liés aux communautés vulnérables. Ils contribuent à la diffusion des alertes en se rendant dans les foyers et en conseillant les habitants sur la préparation et les réactions à adopter. Lors d'inondations, ils reçoivent des messages vocaux d’alerte précoce et des informations sur les crues via plusieurs canaux, qu’ils relaient ensuite directement auprès des communautés. De la même manière, au Népal, les populations accèdent aux alertes par différents moyens selon leurs usages. Si les SMS sont largement utilisés, le porte-à-porte et les brigades communautaires restent indispensables pour garantir que les alertes parviennent à tous, en particulier aux personnes les plus exposées.
Crédit photo : Bangladesh Red Crescent Society (BDRCS)
3. La radio
La radio demeure un canal essentiel à l’échelle mondiale, en particulier dans les régions dépourvues d’infrastructures internet fiables. Comme le soulignent des experts radio tels que Rob Hopkins, dans le territoire du Yukon au Canada, la capacité de la radio à émettre dans les langues locales renforce considérablement son efficacité. Du point de vue opérationnel, les systèmes d’alerte précoce modernes permettent aujourd’hui à des équipes non techniques de piloter efficacement ces diffusions en situation d’urgence.
Crédit : Rob Hopkins a fondé OpenBroadcaster, une plateforme de diffusion open source qui aide les communautés rurales et autochtones du Yukon.
Dans des contextes marqués par des ressources limitées ou une géographie à haut risque, les sirènes connectées basées sur l’IoT peuvent sauver des vies. En Sicile, par exemple, la Protection civile sicilienne (DRPC) a déployé 25 sirènes connectées dans l’archipel des Éoliennes pour assurer le suivi des risques volcaniques. En s’appuyant sur le protocole CAP (Common Alerting Protocol), ces sirènes diffusent automatiquement des signaux sonores spécifiques et des messages vocaux en plusieurs langues dès qu’une menace est détectée. Cette approche illustre une mise en œuvre exemplaire de l’interopérabilité de bout en bout, de la détection du danger jusqu’à sa diffusion directe auprès des populations.
Crédit : webgenesys
Selon le contexte, d’autres canaux peuvent s’avérer nécessaires : télévision, radio numérique terrestre (DAB), panneaux à LED, affichage dynamique, applications mobiles, sites web, réseaux sociaux, et même réseaux satellitaires.
Les technologies Intersec permettent aux autorités publiques et aux acteurs de la gestion de crise d’unifier l’ensemble des canaux de communication disponibles. En exploitant les capacités les plus avancées de l’IA, ils peuvent mettre en œuvre une stratégie de communication de crise optimale : le bon message, aux bonnes personnes, dans la bonne langue, via les bons canaux. Au-delà de la performance technique, cette approche traduit un engagement clair : faire en sorte que personne ne soit exclu de l’alerte, quel que soit l’équipement dont il dispose.
Crédit photo : Climate Resilience Action