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Interview - La souveraineté numérique dans les télécoms, avec Yann Chevalier

Rédigé par L’équipe éditoriale | 19 oct. 2026, 08:43:56

Yann Chevalier, notre cofondateur et directeur général, a récemment participé à « The Briefing » de Mobile Europe pour évoquer la souveraineté numérique dans les télécoms. La plupart des débats sur la souveraineté s’arrêtent à l’emplacement des données : quel pays héberge le centre de données, de quelle juridiction relève le fournisseur cloud... Yann Chevalier a préféré partir d’une question plus épineuse : qui peut modifier le système, qui peut l’éteindre, et qui appeler quand il tombe en panne ?

La transcription ci-dessous se compose de deux parties. La première porte sur les capacités de sécurité publique que les réseaux européens maîtrisent encore, de la localisation des appels au 112 à l’alerte à la population, et sur les raisons qui imposent de les protéger dès maintenant. La seconde aborde le versant commercial du même actif : le marché des services géolocalisés que les opérateurs commencent à peine à exploiter, et ce qu’il faudrait pour s'en approprier une part.

 

Voici l’enregistrement (en anglais) :

Introduction

Parlez-nous d’Intersec, de votre rôle et de l’activité de l’entreprise.

Je suis l’un des fondateurs d’Intersec. Nous avons créé l’entreprise en 2004.

Depuis plus de 20 ans, nous travaillons avec les opérateurs de réseaux mobiles sur une seule question : comment capter les données que produisent leurs réseaux et en tirer quelque chose d’utile. À nos débuts, les opérateurs venaient nous voir parce qu’ils voulaient valoriser leurs données d’abonnés comme les OTT commençaient à le faire. Le débat sur la souveraineté des données n’est donc pas nouveau pour nous.

Aujourd’hui, nous avons des clients sur cinq continents, ce qui nous donne une vision assez diversifiée de la manière dont tout cela se décline différemment d’une région à l’autre.

En tant que directeur général, mon rôle repose sur deux choses indissociables : proposer aux opérateurs des cas d’usage à forte valeur, et dire clairement où se situent les limites, pour que ces usages restent éthiques.

 

Partie 1 : Les opérateurs au cœur de la souveraineté européenne

La souveraineté numérique recouvre bien des réalités selon l’interlocuteur. Que signifie-t-elle concrètement dans les télécoms ?

L’essentiel du débat tourne autour de la localisation : quel pays héberge le centre de données, de quelle juridiction dépend le fournisseur cloud, ce qui est gravé sur la façade. C’est important, mais c’est la partie facile, et celle que tout le monde traite déjà.

À mon sens, la question la plus difficile est opérationnelle : qui peut modifier le système, qui peut l’éteindre, et qui faut-il appeler lorsqu’il tombe en panne. On peut conserver toutes ses données en Europe et rester malgré tout incapable d’agir.

Où l’Europe est-elle la plus exposée aujourd’hui, concrètement ?

Nous travaillons beaucoup sur les données de localisation, et c’est un actif que les opérateurs devraient précieusement préserver. Un réseau mobile est, entre autres, un immense réseau de capteurs : chaque antenne-relais livre une indication sur la position d’un appareil. C’est précisément ce qui rend possible la localisation par le réseau.

Prenez ce qu’un citoyen attend de plus élémentaire : qu’en composant le 112, quelqu’un sache où il se trouve. Cela fonctionne aujourd’hui grâce à l’Advanced Mobile Location, et l’AML n’est pas une technologie européenne. Elle est mise en œuvre par Google sous le nom d’ELS et par Apple sous celui de HELO ; or, à eux deux, Android et iOS couvrent la quasi-totalité du parc de terminaux. La localisation par le réseau constitue le filet de sécurité sous-jacent, et c’est la seule brique que l’Europe maîtrise encore, ce qui justifie précisément qu’on la protège.

L’Europe a-t-elle besoin de plus de réglementation pour y remédier, ou en a-t-elle déjà assez ?

Le problème de l’Europe, ce n’est généralement pas le manque de règles. Bruxelles a rédigé d’excellentes règles pour la localisation d’urgence et l’alerte à la population. Mais leur mise en œuvre et leur vérification varient fortement d’un État membre à l’autre.

 

L’association européenne du numéro d’urgence (EENA) a dû saisir la Commission de plaintes concernant la localisation de l’appelant en Pologne et à Malte, et l’alerte à la population en Finlande. Avant d’en demander davantage à Bruxelles, nous ferions bien d’appliquer pleinement ce qui s’impose déjà.

Vous avez cité le réglage de localisation d’Apple en exemple. Quel est le problème ?

En janvier 2026, Apple a introduit dans iOS l’option « Limiter la localisation précise », qui abaisse la précision de localisation accessible aux réseaux mobiles du niveau de la rue à celui du quartier. Cela touche une capacité utilisée dans les secours d’urgence, la lutte contre le terrorisme et les enquêtes sur la criminalité organisée, et aucune autorité de sécurité publique ni aucun régulateur, que ce soit à l’échelle européenne ou nationale, n’a été associé à cette décision.

Apple dirait qu’il s’agit d’une fonction de protection de la vie privée, et beaucoup estimeraient que l’Europe devrait s’en féliciter. N’allez-vous pas à l’encontre de la vie privée de vos utilisateurs ?

La préoccupation pour la vie privée est réelle. Aux États-Unis, des opérateurs ont été lourdement sanctionnés pour avoir vendu des données de localisation, et l’idée de limiter une collecte inutile se défend. Il ne s’agit pas d’opposer vie privée et sécurité. La question est de savoir qui arbitre entre les deux. En Europe, l’équilibre entre vie privée et sécurité publique est censé être trouvé par des autorités responsables, au terme d’un processus, avec autour de la table les personnes chargées des secours.

Et sont-elles associées à la décision ?

Non. C’était un choix unilatéral. Aucun régulateur européen ni aucune autorité des services de secours n’a été consulté avant le déploiement de cette fonction.

Le Digital Networks Act est en préparation. Que devrait-il contenir ?

La Commission et le Parlement devraient veiller à y intégrer trois éléments :

  • une obligation de notifier et de consulter les autorités européennes avant toute modification du système d’exploitation touchant les capacités d’urgence ;
  • des tests de conformité pour les fonctions des appareils critiques pour la sécurité ;
  • et la reconnaissance explicite que la localisation fondée sur le réseau constitue le filet de sécurité imposé par la loi et doit être préservée.

La proposition de DNA a été publiée en janvier 2026 et le Parlement comme le Conseil n’ont pas encore arrêté leurs positions ; en principe, la fenêtre est donc ouverte dès maintenant.

 

Et les chiffres parlent d’eux-mêmes :

  • 270 millions d’appels d’urgence par an dans l’UE
  • environ 800 vies qui pourraient être sauvées chaque année grâce à une meilleure localisation
  • 10 % des appels reçus sans aucune information de localisation
  • 55 à 100 milliards d’euros de bénéfice net potentiel sur dix ans

C’est pourquoi nous avons déposé notre prise de position sur le DNA. Le Code des communications électroniques européen a été adopté en 2018 précisément pour améliorer les communications d’urgence à travers l’Europe, et pourtant plusieurs États membres restent en infraction avec le droit de l’UE : la grande majorité n’a toujours pas publié les critères requis de précision et de fiabilité pour la localisation de l’appelant. Les règles existent. Ce qui manque, c’est qu’elles soient appliquées et vérifiées.

Il est donc encore temps de contribuer ?

Je l’espère. Le Parlement et le Conseil n’ont pas arrêté leurs positions, et ce que nous demandons est précis et technique : trois clauses, pas une refonte du texte. C’est exactement le genre d’ajout qui peut encore être intégré.

Vous avez évoqué des tests de conformité pour les fonctions des appareils critiques pour la sécurité. Pouvez-vous préciser ce que cela signifie ?

Cela signifie vérifier que la capacité fournit bien le bon résultat lorsqu’une vie en dépend. Si l’on envoie une ambulance vers une personne qui appelle à l’aide, la localisation doit être juste : la bonne latitude et la bonne longitude, et à l’intérieur d’un bâtiment, idéalement le bon étage. Cette localisation peut provenir du réseau ou du terminal. Aujourd’hui, le volet terminal est testé par celui qui fabrique le terminal, selon ses propres critères. Pour une fonction aussi critique, il devrait exister un test de conformité indépendant, comme pour tout autre produit critique pour la sécurité que nous mettons sur le marché.

Pouvez-vous citer un déploiement récent à mission critique comportant une véritable dimension de souveraineté ?

Oui. En mai, nous avons déployé en 10 jours le système national d’alerte à la population du Koweït, pour répondre aux besoins urgents de sécurité du pays pendant le conflit régional au Moyen-Orient. La CITRA, le régulateur national des télécommunications, a travaillé main dans la main avec les trois opérateurs mobiles, Zain, Ooredoo et STC, pour mettre en place l’alerte par diffusion cellulaire alors que la population était confrontée aux menaces de missiles et de drones.

Pour tenir ce délai, nous avons d’abord exploité le système depuis notre environnement cloud sécurisé en France, tout en déployant en parallèle l’infrastructure locale au Koweït, afin que le pays dispose à terme d’une pleine souveraineté sur son propre système d’alerte et sur ses données. La GSMA a retenu ce déploiement comme étude de cas dans son rapport de septembre 2026 sur les systèmes d’alerte précoce reposant sur les réseaux mobiles.

Voilà la forme concrète de la souveraineté : la rapidité quand elle est nécessaire, et le contrôle là où il doit être.

 

 

Partie 2 : La localisation comme opportunité commerciale

Tout cela ressemble à de la conformité télécom. Est-il possible d’en tirer des revenus ?

Oui, et il s’agit du même actif. Cette capacité du réseau à savoir où se trouvent les appareils, c’est elle qui permet à l’Europe d’alerter une population et de localiser un appelant au 112, et c’est aussi l’actif commercial le plus sous-exploité dont disposent les opérateurs européens. Le marché des services géolocalisés croît vite, et les opérateurs n’en captent qu’une part infime.

Le marché mondial des services géolocalisés (LBS) pesait environ 37 milliards de dollars en 2025 et devrait atteindre 164 milliards de dollars d’ici 2034, soit un taux de croissance annuel composé de plus de 20 %. L’Europe en représente à peu près un quart, environ 10 milliards de dollars en 2026. Les opérateurs exploitent les réseaux qui rendent tout cela possible, et n’en captent qu’une faible part de la valeur.

Quels sont les modèles les plus performants ?

Cela dépend de la région : l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique ne se ressemblent pas, il n’y a donc pas de réponse unique. Mais le modèle économique existe, et il est le plus solide dans les marchés les plus développés. Il s’y crée un cercle vertueux : là où les opérateurs peuvent tirer de l’argent de ces capacités, ils sont bien plus enclins à innover, parce qu’il s’agit d’un service qu’ils vendent plutôt que d’une obligation qu’ils subissent.

Ce marché existe déjà et les plateformes américaines le dominent. Comment les opérateurs peuvent-ils en reprendre une part ?

La localisation précise se construit aujourd’hui à partir de cookies, de SDK applicatifs (kits de développement logiciel) et de courtiers en données : une chaîne si longue que, bien souvent, ni l’utilisateur ni l’acheteur ne peuvent dire d’où provient une donnée ni sur quelle base légale. Au regard du RGPD et de la directive ePrivacy, cela devient chaque année plus difficile à défendre. Ce que les acheteurs professionnels réclament de plus en plus, ce sont des données de localisation dont l’origine est traçable, et c’est précisément ce qu’un opérateur européen régulé est en mesure de fournir. Voilà une vraie pierre de fondation sur laquelle bâtir.

À quoi ressemblent concrètement les cas d’usage commerciaux ?

On peut distinguer trois familles.

  • L’exploitation du réseau : excellence opérationnelle, détection de la fraude aux abonnements… pour l’essentiel, faire tourner les services de base et apporter une valeur technique à des services qui existent déjà.
  • La monétisation télécom : parcours d’intégration personnalisés, publicité et marketing de proximité…
  • Les applications commerciales : exposition du réseau via des API, gestion de flottes IoT, analyses avancées, détection de la fraude… au profit de tiers comme les banques.

Laquelle est la plus avancée ?

Les trois sont déjà en service, honnêtement. L’exploitation du réseau existe depuis plus de dix ans et elle est mature. Les applications commerciales sont le domaine où il reste une vraie marge d’innovation.

Les opérateurs sont-ils intéressés ? Conscients de l’enjeu ?

Oui. Un certain nombre d’opérateurs sont déjà actifs : les services sont en production, ils sont commercialisés, des équipes y travaillent. Beaucoup d’autres en sont à un stade plus précoce, à construire le modèle économique ou à mener leurs premiers projets. Ce que nous constatons, en tant qu’éditeur de logiciels, c’est la vitesse à laquelle le sujet est remonté dans les priorités. Il y a deux ou trois ans, c’était une conversation secondaire ; aujourd’hui, c’est inscrit à la feuille de route.

Dans quelles régions observez-vous le plus de dynamisme ?

Les marchés développés, surtout : des taux de pénétration élevés signifient qu’il y a une vraie valeur à extraire et une marge à défendre. Dans les marchés moins développés, la pénétration est plus faible et le modèle repose encore largement sur la vente de cartes SIM, si bien que ces cas d’usage à plus forte valeur y rencontrent moins d’écho.

Qu’est-ce qui rend les données de localisation d’un opérateur vraiment différentes ?

Quatre choses.

  • Un responsable de traitement unique, identifié et régulé, au lieu d’une chaîne d’intermédiaires.
  • Un consentement recueilli dans la relation d’abonnement, où l’adhésion est explicite, vérifiable et réellement révocable.
  • Une précision ajustable à l’usage : agrégée et anonymisée pour l’analyse commerciale, au niveau de la rue pour un service d’urgence.
  • Et un traitement qui se déroule au sein même du réseau de l’opérateur, de sorte que les données brutes n’en sortent jamais ; seule la réponse en sort.

Réunies, ces caractéristiques forment un ensemble puissant, et personne d’autre dans la chaîne ne peut offrir les quatre à la fois.

Qu’est-ce qui transforme cela en un marché, plutôt qu’en une série de cas isolés propres à chaque pays ?

La normalisation, qui est enfin là. CAMARA, piloté par la GSMA et la Linux Foundation, offre aux développeurs une interface unique au lieu d’une intégration distincte par opérateur et par pays. Par exemple, les API de localisation peuvent être conçues pour répondre « cet appareil se trouve-t-il dans cette zone, oui ou non » plutôt que de renvoyer des coordonnées, ce qui respecte la vie privée dès la conception tout en restant commercialement utile.

En Europe, une nuance mérite d’être signalée. Sur le plan technique, la coopération est aisée : tous les opérateurs le comprennent très bien. Sur le plan commercial, c’est plus délicat : proposer la même capacité au même prix sur un marché concurrentiel n’est pas un geste naturel entre concurrents.

Pouvez-vous développer le cas d’usage de la fraude ?

Prenez un paiement par carte effectué à Singapour. La banque veut vérifier que le téléphone du client se trouve bien à Singapour avant de valider l’opération. L’opérateur peut répondre à cette question, souvent par un simple oui ou non, sans jamais transmettre de position. C’est un modèle B2B2C : le client final, la banque, et l’opérateur entre les deux. Et la valeur est claire pour chacun des maillons de cette chaîne.

Travaillez-vous avec des opérateurs européens sur ces opportunités commerciales ?

Il y a beaucoup de dynamisme, surtout dans le contexte géopolitique actuel : on observe un réel appétit pour les fournisseurs européens. N’en déplaise à Emmanuel, je citerai Orange, client et partenaire de longue date, et en particulier Orange Belgique, dont le travail est remarquable.

Sur le plan stratégique, Orange Belgique voulait un socle unique et évolutif, capable de répondre à la fois à ses obligations réglementaires, à savoir la localisation des appels au 112, l’alerte à la population et les obligations légales, et à de nouveaux cas d’usage commerciaux : monétisation des données d’abonnés, monétisation du roaming entrant, géostatistiques nationales et accès aux API CAMARA pour la monétisation de la 5G. Et dans un contexte de dépendance technologique croissante, ils voulaient s’appuyer sur un fournisseur souverain européen de bout en bout, de l’architecture aux applications, afin d’écarter toute exposition à une législation non européenne sur une infrastructure aussi critique.

 

Et en se tournant vers l’avenir, que devrait faire un opérateur dans les douze prochains mois ?

Trois choses :

  • Faire réellement vivre les obligations, car la localisation d’urgence et l’alerte à la population sont à la fois un devoir légal et la preuve que la capacité est fiable.

     

  • Industrialiser la localisation derrière des API standard, au lieu de traiter chaque demande comme un projet sur mesure.

     

  • Et bâtir correctement la couche de consentement et de provenance : en Europe, c’est là que se situe le véritable rempart. Tout le monde revendique la précision ; presque personne ne peut démontrer d’où viennent les données ni sur quelle base.

Nous sommes en 2026. Tout ce qu’il faut pour cela est prêt : les normes, la technologie et la demande.